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Dérisoire, donc, la peinture de chevalet face à notre
agrandissement technique et scientifique ? Mais briser le pain,
boire le vin, aimer une femme pour la qualité d'un regard, le
dessin d'une lèvre, le profil d'une gorge, pleurer pour une
naissance, se taire à l'aube, tout « ce chant profond venu du
fond des âges » que salue Lorca, en quoi les pouvoirs de la
science est de la technique pourraient-ils le rendre dérisoire,
et comment pourraient-ils l'annuler ? Or peindre la beauté et la
tragédie du monde participe de ce chant que la science n'atteint
pas. Pour moi, cet argument technico-scientifique reste sans
valeur. Il est moins dérisoire de peindre un visage que de
peindre des losanges; de peindre la lumière des vergers que de
faire vibrer des lamelles aimantées au rythme des rouages d'un
moteur plus ou moins bricolé; de peindre fleurs, tables,
amoureux, ou paysannes du Portugal, que de signaler par téléphone
à quelques initiés que le suprême de l'art se trouve être ce
matin un papier froissé abandonné au pied d'un mur, à l'angle
de telle rue. Est si les contempteurs de l'art avaient raison,
s'il fallait qu'il fût à tout prix dérisoire - ce qu'il n'est
pas il n'en resterait pas moins que certains arts seraient plus dérisoires
que d'autres. Ceux qui puent une société de truqueurs et de
consommateurs, une société décervelée, décoeurvelée et mise
chaque jour un peu plus en accusation. D'ailleurs, quand une
jeunesse cherche maladroitement et naïvement comme un salut les
derniers coins du monde où parlent encore les pierres, les arbres
et les mains, pour fuir un univers technique qu'elle rejette parce
que tout ce qui existe meurt dans la série, la fiche perforée et
l'abstraction, quand cette même jeunesse se cherche des maîtres
comme Illitch et Marcuse, prenons-y un instant garde : - qui est
le plus jeune, le plus contemporain ? - un peintre comme Paul
Collomb, ou ces modernes à la mode dont les oeuvres trônent dans
des appartements qui font les délices corrosives d'un Sempé ou
d'une Brétecher ? (et j'emploie ces deux termes : moderne /
contemporain / - suivant le sens que leur donnait Ezra Pound).
On a dit aussi, - et là il faut faire plus attention à
l'argument, que l'on peut peindre l'intérieur, que l'on peut
peindre suivant un mot célèbre, les yeux fermés. Cet univers où
longtemps la peinture se tint à la porte, hésitante sur le
seuil, il était normal qu'un jour elle l'investisse. Mais
justement parce que cette peinture me parle d'une manière souvent
aiguë, il m'est difficile d'admettre qu'en son nom, et qu'en son
NON, l'on condamne celle qui se peint les yeux ouverts, celle qui
peint, en un va et vient incessant finalement plus compliqué que
la simple installation ou le simple repli stratégique au centre
de la nuit de l'être, l'extérieur et l'intérieur, l'intérieur
par l'extérieur, l'un et l'autre se déchiffrant l'un par
l'autre.
Mais remélangeons les cartes et redistribuons les. En une époque
où l'on ne parle que de dégoût du moi, refus du subjectivisme,
nécessité de la volatilisation de l'ego, recours au vide du zen,
remarquons que nous en sommes plus près chez un peintre qui ne
nous impose pas à satiété le même glauque, le même zébré,
ou le même voilé univers, en des toiles qui ne seraient que les
mêmes signaux émis par les mêmes obsessions. La disparition du
moi, l'expulsion d'un je encombrant, nous en sommes plus près
chez un peintre qui, à la Ponge, prend le parti pris des choses
et le parti pris du visage des autres. Prend le parti pris de la
variété de l'attention, et de l'affection. Le malaise
ontologique, les déchirures de l'être aux barbelés des
questions sans réponse, le noir tournoiement aveugle et affolé,
Paul Collomb, comme Ponge, les abandonne et les contourne pour
mieux aller sur les chemins du monde, les yeux ouverts, les yeux
très ouverts, pour mieux saluer ce qui est et nous entoure d'une
gloire triomphante, silencieuse et sensuelle. Ce triomphe, ce
silence, cette sensualité, et leur explosion colorée simultanée,
voilà le propos, et le travail restitué, des toiles de Paul
Collomb. Ce qui ne veut pas dire que la douleur en soit absente.
Saluer la beauté, c'est être sensible à sa disparition. Sur le
trop beau plane le massacre et la fatalité. Louer, admirer, chérir,
c'est aimer. Aimer, c'est souffrir. Souffrir de perdre, souffrir
de trahir. Toutes les toiles de Collomb sont nimbées, dans leurs
arrière-plans de cette souffrance que le peintre garde pour lui
avec beaucoup de pudeur, n'aimant pas, justement, s'étaler. Mais
pour qui sait voir, les célébrations de ce peintre sont, à l'évidence,
des célébrations meurtries.
Parce que des peintres ont choisi de peindre les yeux fermés
les rythmes intérieurs qui les hantent, je ne lis au contraire
qu'eux en eux, et qu'un moi renforcé, multiplié, sans cesse
proposé, dans le mal d'être. Paul Collomb, en ce sens aussi plus
contemporain qu'on ne pourrait le croire, je veux dire plus
peintre du regard que les autres, est plus absent de ses toiles
que les autres, plus discret, plus témoin silencieux, donc plus
difficile à saisir que les autres. Mais si le moi de Paul Collomb
est gommé dans ses toiles, cela n'équivaut pas tout à fait à
une absence. Où se tient alors la présence de Paul Collomb ?
Elle s'affirme dans le fait que la peinture ne le mène pas, mais
qu'il la mène. Dans ses toiles, Collomb commande, il est aux
commandes. Il ne délègue pas aux hasards de la matière et des
matériaux la responsabilité. (La responsabilité, voilà qui me
semble plus révolutionnaire, au sens plein, que l'irresponsabilité).
Ses lois régissent, il façonne, il ne dépend plus (ni des
autres, ni des modes, ni des matériaux) : il a atteint,
picturalement parlant, ce que Roger Vailland appelait en d'autres
domaines la souveraineté.
J'ai parlé de célébration et d'affection, de discrétion
et de commandement dans l'oeuvre de Paul Collomb. Or un instant ne
regardons plus les oeuvres, mais l'homme vivant. Dans son visage
et sa parole, il y a un côté ébloui et un côté agressif, un
enfant et un rapace. Il a le coeur sur la main et le jugement dans
les yeux. Les rides de la tendresse et de la bonté au coin des
paupières; et le nez busqué, le regard qui saisit. Le rire, la légèreté;
et soudain le poids, l'autorité. Or regardez maintenant sa
peinture: c'est une volonté de fer dans une main de velours. Il
me semble que cette dualité fut le débat qui sous-tend l'évolution
de son oeuvre Lyrisme contre rigueur. Fraîcheur contre dureté,
voire même raideur dans ses premières oeuvres... Dureté,
raideur dues au souci spirituel de maintenir son choix, de lui
assurer des bases sans faille, et au désir de pouvoir dominer
l'analyse du travail en cours. Pensant avec Matisse qu' « il faut
marcher fermement sur le sol avant de danser sur la corde raide ».
La phase suivante de son travail fut d'apprendre à mettre en
avant celui qui célèbre plutôt que celui qui commande, à
s'assouplir, à avoir la forme et la grâce, la forme de la grâce
et la grâce de la forme; sans perdre de vue le parcours choisi.
Pour lui, il fut question de fonder, avant de jaillir. Puis d'éblouir
sans trahir à aucun moment ni ce qu'il exige de la peinture, ni
le oui au monde qu'il attendait d'elle et de lui.
Arrivé à ce point, ayant parlé une fois d'un oui et d'un
non, nous voici dans l'oeil du cyclone. « Le négatif est notre tâche
» a écrit Maurice Blanchot. Je préférerais dire « Le négatif
était leur tâche » remettant ainsi cette affirmation dans une
histoire et une génération. Exposer aujourd'hui des bassines
emplies d'eau, des cartons d'emballage, de vieux pantalons trempés
dans du plâtre, des toiles vierges fendues d'un coup de rasoir,
c'est peut-être proclamer le refus de la peinture, dire non à
l'art jugé dérisoire, affirmer la peinture inadmissible, - et ce
dégoût, ce désespoir, cela, fraternellement, se comprend (même
si l'on ne peut s'empêcher de penser, parfois, que cela ne témoigne
que d'une impuissance évidente et d'une malhonnêteté qui suinte
de partout). Ce n'est peut-être aussi qu'une parodie qui s'éternise.
Car le procès entrepris par le dadaïsme et le surréalisme est
rendu depuis longtemps, et justement rendu. La sentence
parfaitement comprise. Qui ne serait d'accord ? Il ne s'agit donc
pas de l'effacer ni de l'enterrer. Mais peut-on exploiter ce refus
et cette dérision pendant plus d'un demi-siècle ? Celui qui
fonde sa vie sur le non et la révolte perpétuelle, celui qui ne
peut plus que maudire, seul le suicide, s'il est honnête, sera
l'eau de son désert. Henri Michaux a parlé, dans un poème, de
« ces camarades du non et du crachat mal rentré » qui hantaient
l'horizon intellectuel des années 1920. Tout le monde, comme
Rimbaud, a assis la beauté sur ses genoux et l'a injuriée. Mais
la beauté n'est pas toujours parnassienne. Ni la France réactionnaire
et nationaliste. On peut réapprendre à dire oui comme Eluard, à
remettre au bien ce qui était au mal. Pour sauver sa vie, et son
art, on peut, on doit, apprendre à nier la négativité,
apprendre à retrouver un autre oui qui ne soit pas celui die la
soumission et de la résignation, le oui peureux des
bien-pensants. Mais qui saurait se révéler comme un oui au delà
du non qui nous précède, un oui fondé sur le non des aînés.
Après les longues guerres, l'horreur, les villes calcinées,
le temps de vivre et d'aimer se réaffirme impérieusement. Le
temps de saluer la bonté. L'oeuvre de Paul Collomb doit être
comprise dans ce sens. C'est une tentative de oui : le oui de
l'accueil, le oui de la louange, le oui de l'harmonie. La maxime
de Lessing est irréfutable : ce n'est pas avec la main que l'on
peint. Ainsi, même si le monde nous nie et nous harasse, il est
faux de proclamer que la peinture est inadmissible. Puisque
l'esprit ne l'est pas. Et le propre de l'esprit sera toujours de
donner sens, d'organiser le sens, de relever le défi du chaos, et
de proposer un ordre signifiant. Paul Collomb n'a jamais voulu démissionner,
ni en coeur, ni en esprit. Il est des « diktat » qu'il n'accepte
pas. Il serait d'accord, par contre, pour prétendre avec Ezra
Pound que
« rien ne compte que la qualité
de l'affection
à la fin - qui a gravé sa trace dans l'esprit ».
Toute sa peinture le confirme. Ce qui sait le faire s'arrêter,
contempler avec cette intensité bleue que son regard prend tout
à coup, ce qui sait le faire trembler, qu'il trouve et qu'il
propose, ses toiles ne permettent plus de l'oublier. Car toute son
oeuvre s'entête avec Apollinaire à affirmer depuis plus de vingt
ans que « la beauté de vivre passe la douleur de mourir ».
Modestement, fièrement, son esprit trace la qualité de ses
affections.
Alors accueillons Paul Collomb l'affectueux comme un camarade
du oui, un de ces camarades dont maintenant nous allons avoir
besoin pour traverser le temps nouveau qui s'ouvre devant nous, et
échapper enfin à la folie, au désespoir, à la flétrissure, à
la violence, à la perte de substance, au dessèchement du négatif
et de la malédiction.
Jean Pérol, in Paul Collomb par Bertrand Duplessis,
collection « Peintres de notre temps »
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